L’essor de la désinformation en santé : un phénomène aux conséquences majeures

Depuis plusieurs années, la désinformation sur les sujets de santé explose : fausses rumeurs, théories pseudo-scientifiques, solutions miracle ou encore remèdes dangereux circulent à grande vitesse, amplifiés par la viralité des réseaux sociaux et la rapidité des échanges en ligne. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), la surabondance d’informations, fiable ou non, lors de la pandémie de Covid-19—une « infodémie »—a entraîné une vague de confusion massive parmi la population mondiale, compliquant le travail des soignants et mettant en danger la santé publique (OMS).

Quelques chiffres parlants :

  • Près de 42 % des Français déclarent avoir été exposés à une fausse information en matière de santé en 2022 (Baromètre du numérique, ARCEP/Credoc).
  • Selon Santé publique France, 32 % des citoyens estiment qu’il est « difficile » d’identifier une information de santé fiable.
  • Durant la pandémie de Covid-19, les vidéos « santé » les plus partagées sur YouTube avaient un taux d’informations erronées supérieur à 25 % selon une étude du BMJ Global Health (2020).

La désinformation n’est pas un épiphénomène. Elle s’inscrit dans un contexte où se mêlent défiance envers les institutions, accélération de la diffusion des contenus numériques et multiplication des sources d’informations, inégalement fiables.

Pourquoi la désinformation est-elle un enjeu éthique spécifique en santé ?

La santé n’est pas un domaine banal. Elle engage la vie, l’intégrité physique et psychique, la confiance entre patients, professionnels et institutions. Communiquer des informations erronées peut entraîner des conséquences concrètes et parfois graves :

  • Décisions médicales inappropriées : Automédication, refus de traitements efficaces, adoption de thérapies inefficaces voire dangereuses.
  • Perte de confiance : Les fake news sapent la confiance dans les professionnels, les chercheurs et les institutions de santé.
  • Hésitation vaccinale : Propagée par la désinformation, elle est identifiée par l’OMS comme l’une des principales menaces pour la santé mondiale (OMS, 2019).
  • Stigmatisation et souffrance psychosociale : Certaines rumeurs (sur le VIH, la santé mentale, etc.) entretiennent des préjugés, renforcent la marginalisation et retardent l’accès aux soins.

L’enjeu éthique est donc évident : toute communication en santé doit respecter les principes de bienfaisance (agir dans l’intérêt de l’autre), de non-malfaisance (ne pas nuire), de justice et d’autonomie (aider les citoyens à choisir de manière éclairée). Diffuser une information de santé, c’est prendre une responsabilité particulière. On éveille parfois des espoirs, on suscite des craintes, on influence des comportements.

Quels sont les ressorts de la désinformation en santé ?

Pour lutter efficacement contre la désinformation, il faut en comprendre les racines et les mécanismes.

  • L’émotion avant la raison : Les contenus de santé viraux jouent souvent sur la peur (« un médicament qui tue »), le miracle (« guérison spectaculaire »), l’indignation ou la suspicion (« on nous cache la vérité »). Ce sont ces ressorts émotionnels qui favorisent la diffusion.
  • Le biais de confirmation : Nous avons tendance à privilégier les informations qui confortent nos croyances antérieures, même lorsque celles-ci sont fausses, un phénomène illustré par de nombreux travaux en psychologie sociale.
  • La complexité du savoir médical : Le langage scientifique est parfois difficile d’accès. L’absence de vulgarisation claire laisse le champ libre aux simplifications erronées ou aux interprétations tronquées.
  • L’absence de régulation efficace : Sur Internet, tout le monde peut publier, sans filtre ni relecture scientifique. Les plateformes peinent encore à endiguer efficacement la circulation des infox.

Selon le Reuters Institute (Digital News Report, 2023), les contenus sensationnalistes ou extrêmes ont 70 % plus de chances d’être partagés que les informations issues de sources officielles.

Des exemples concrets avec des impacts bien réels

  • Vaccins et fake news : En France, une fausse rumeur massive sur l’aluminium (adjuvant vaccinal) a entraîné une baisse importante de la couverture vaccinale chez l’enfant dans les années 2000, au point de provoquer localement la réapparition de maladies presque éradiquées, comme la rougeole (source : Santé publique France).
  • Covid-19 : l’effet de l’« infodémie » : Pendant la pandémie, la diffusion de fausses informations (sur les traitements, l’origine du virus, les modes de transmission) a eu des conséquences directes : surconsommation de chloroquine, retards de prise en charge, conflits sociaux et montée de la défiance vis-à-vis des soignants.
  • L’affaire du « Levothyrox » : En 2017, le changement de formule de ce médicament destiné aux troubles thyroïdiens a donné lieu à un emballement médiatique mêlant témoignages alarmistes et théories complotistes, entraînant des ruptures de traitements et des complications pour des milliers de patients (source : Inserm, 2019).
  • Traitements miracles pour le cancer : De nombreux malades abandonnent parfois leur traitement conventionnel pour tenter des remèdes non éprouvés, après avoir vu circuler sur Internet des témoignages spectaculaires mais non vérifiés (Le Monde, 2021).

Agir contre la désinformation : un impératif concret pour les communicants santé

Combattre la désinformation ne se limite pas à démentir ou à « corriger » les fausses nouvelles : c’est un travail continu, proactif, qui impose un engagement éthique hors pair.

1. Adopter une posture rigoureuse et responsable

  • Vérifier ses sources avant toute publication, s’appuyer sur des données issues d’organismes référents (OMS, HAS, Santé publique France…), identifier les conflits d’intérêts éventuels.
  • Refuser le sensationnalisme et préférer l’argumentation factuelle, la nuance, la contextualisation, même si cela « accroche » moins.
  • Assumer la transparence : citer ses sources, expliquer les incertitudes, reconnaître les limites des connaissances actuelles.

2. Vulgariser sans trahir : la pédagogie comme arme contre la confusion

  • Reformuler dans un langage compréhensible à tous.
  • Recourir à l’illustration, aux infographies, aux cas concrets, à la vidéo pour contrer la puissance des fausses images virales.
  • Anticiper les questions et les incompréhensions les plus courantes : un FAQ sur la vaccination, des mythes et réalités sur la nutrition, un décryptage sur les cancers, etc.

3. Cultiver l’esprit critique et l’autonomisation du public

  • Favoriser l’éducation aux médias et à la santé : proposer des ateliers, des ressources pédagogiques, des clés pour repérer les intox (ex : le kit « Désinfox santé », AFP - disponible en ligne)
  • Encourager le dialogue et l’écoute : répondre aux inquiétudes plutôt que de balayer les convictions d’un revers de main.
  • Impliquer les pairs et les patients-experts dans la production de contenus : la confiance passe aussi par la proximité.

4. S’appuyer sur des communautés et des réseaux fiables

  • Travailler avec des réseaux de soignants, de médiateurs en santé, d’associations de patients, pour relayer les bons messages.
  • Collaborer avec les journalistes et les médias actifs sur la vérification des faits santé.
  • S’engager collectivement dans des campagnes de fact-checking lors de temps forts (épidémies, campagnes vaccinales, débats publics).

Quelques outils et ressources utiles pour les acteurs de la communication santé

  • Les plateformes de vérification des faits : Santé.fr « Fake news », AFP Factuel, et les cellules de fact-checking intégrées de plus en plus souvent dans les rédactions santé.
  • Des guides de bonnes pratiques : la HAS propose des repères pour la communication et l’information en santé.
  • L’éducation à la santé et aux médias : le CLEMI, la plateforme The Conversation France (articles scientifiques accessibles), ou la démarche UNAFAM Décryptage Info Santé Mentale.
  • Des webinars et MOOC sur la désinformation, régulièrement proposés par la SFSP ou par l’EHESP.

Perspectives : vers une culture de l’éthique et de la preuve

Face à la puissance de la désinformation, chaque acteur de la communication santé a le pouvoir – et le devoir – de promouvoir une parole intègre, fondée sur la preuve, ouverte à la nuance et guidée par le souci éthique. Cela suppose d’assumer la complexité des sujets, d’instaurer le débat, d’adapter les messages aux publics.

Cela ne veut pas dire refuser l’émotion ou la narration : au contraire, il s’agit d’ancrer les récits dans le réel, de donner la parole aux patients et aux soignants, de créer des espaces où la question « qui croire ? » devienne moins angoissante.

La lutte contre la désinformation n’est pas la chasse gardée des experts ni un combat ponctuel. C’est un engagement collectif de tous les instants, qui, au fond, remet la confiance, la solidarité et l’éthique au cœur du soin et de la prévention.

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